CONVIVENCIA

du latin cum vivere « vivre ensemble »

C’est l’historien espagnol Americo Castro qui a lancé le concept de convivencia en 1954 pour
désigner la période du Califat de Cordoue où coexistèrent plus ou moins harmonieusement
(mais c’était une première en Occident) trois conceptions religieuses différentes (islam,
judaïsme et christianisme), plusieurs peuples et plusieurs langues. Un équilibre non exempt de
conflits et de contradictions. Après la chute du Califat, cette forme de coexistence s’est
ensuite transmise aux divers royaumes musulmans ibériques dont celui de Saragosse. Les
royaumes chrétiens de Navarre, Castille et surtout la Couronne d’Aragon-Catalogne en
hériteront. Avant d’imprégner fortement les cours occitanes médiévales, en tout premier lieu
le Comté de Toulouse.
L’universitaire occitan Charles Camproux consacrera en 1965 dans son ouvrage « Le Joy
d’Amour des Troubadours» un chapitre à la convivencia, « cette faculté et cette facilité
naturelle qu’ont les populations d’oc à accepter, en leur sein, la coexistence de multiples
opinions et groupes divers ». Le terme de convivencia est alors défini au plus restreint, aussi
bien en espagnol qu’en occitan, à savoir «vivir con armonia, vivre harmonieusement ».
Les terres occitanes ont connu très tôt de telles expériences de convivencia. Marseille a
expérimenté dès le VII° siècle avant notre ère une interculturalité féconde entre Salyens,
Ligures et Grecs. Le royaume wisigothique de Toulouse a fait cohabiter trois religions,
catholique, arienne et hébraïque ; en 589, le Concile de Narbonne reconnut cinq peuples :
Wisigoths, Romains, Juifs, Syriens et Grecs. Sous le gouvernement musulman de Narbonne
qui dépendait au début du VIII° siècle du Califat de Damas, coexistèrent Narbonnais, Juifs,
Arabes, Berbères et Wisigoths. Instruits des expériences des royaumes musulmans de Tolède
et de Saragosse, les comtes de Toulouse sauront à leur tout établir une convivencia
exceptionnelle entre les catholiques, les cathares et les juifs augmentés des séfarades venus de
Cordoue et de Tolède.
Ces derniers, d’ailleurs, apporteront une contribution majeure à la civilisation des
Troubadours tant dans le domaine de la philosophie que des sciences, et participeront à une
incroyable circulation de marchandises, de langues et de savoirs. Les cités occitanes
n’hésiteront pas à confier la direction de leurs affaires à des Juifs à tel point que les papes
interviendront à plusieurs reprises (1207, 1209, 1227, 1229) auprès des Comtes de Toulouse
pour que cesse cette tolérance.
On ne parle pas alors de convivencia, mais de paratge, qui exalte le sentiment d’une
communauté d’hommes égaux en droit. Paratge est bien plus que parité et fraternité : il
« abolit dans le cadre des principes de vie sociale, les hiérarchies »(1). La noblesse de cœur et
d’esprit prévaut sur la noblesse de lignage, quelles que soient l’origine et la fonction de la
personne.
Cet esprit scandalisera le Royaume de France et l’Église de Rome au point de déclencher une
effrayante croisade qui serait aujourd’hui dénoncée comme un crime contre l’humanité.
Jacques I° d’Aragon, seigneur de Montpellier, s’attachera, malgré tout, à poursuivre cet idéal,
en accordant, en 1242, aux communautés musulmanes valenciennes le droit de posséder
maison, terres, jardins et vergers;il interdira qu’on exige d’elles corvées ou redevances. Les
Aquitains établiront aux côtés des Anglais sur 350 ans d’histoire un système sophistiqué de

cartas (chartes) et de convenentiae (contrats) assurant une collaboration pacifique que
viendra affaiblir, au grand dam des intéressés, le pouvoir unitariste royal français.
C’est le concept de tolérance qui prévaudra tout au long des siècles suivants. L’aquitain
Montaigne, à l’époque des guerres dites de religion, en avait fixé le cadre : « c’est à partir du
souci de soi-même, joint au sens de l’humaine faiblesse et des étroites limites de nos
prétendus savoirs, qu’il est permis de cesser de haïr les autres » (2). Un peu plus tard, le
philosophe méridional Pierre Bayle, qui dut fuir l’absolutisme royal français, précisera que
« la source de la confusion et du grabuge » provient de l’intolérance (3). La tolérance est en
réalité un concept restrictif. Il appartient au vocabulaire religieux : chaque religion a tendance
à développer le sentiment d’une vérité absolue. Freud a bien montré comment l’établissement
des grandes religions monothéistes est allé de pair avec le renforcement de l’intolérance.
L’intolérance « effet secondaire d’une conscience qui échoue à reconnaître l’altérité » (4),
n’exige nullement la connaissance de l’Autre. On tolère ce qui ne devrait pas exister : ne
pouvant dominer ou éliminer l’Autre, on en est réduit à le tolérer. C’est ce qu’apprenaient en
1916 les élèves du cours préparatoire : la tolérance comme vertu de « ceux qui supportent
patiemment les opinions contraires aux leurs » (5). Michel Wieviorka a démontré aujourd’hui
comment la tolérance « place ceux qu’elle concerne en position d’infériorité, leur signifiant
des limites et la menace d’interdiction qui va de pair » (6) ; le toléré reste redevable envers la
générosité du tolérant. Il vaut mieux raisonner en termes de liberté de conscience plutôt que
d’invoquer la tolérance qui n’est qu’un privilège et non un droit.
L’Académie française n’intégrera que bien tardivement (en 2004) le mot de convivance
traduit du castillan, catalan et de l’occitan pour exprimer « la vie les uns avec les autres » .
Faut-il y voir le signe d’une difficulté à concevoir une intégration sans assimilation ?
Convivance engloberait selon l’académicienne Florence Delay (7) la coexistence (notion trop
vaste), la cohabitation (qui peut être désirée ou subie) et de convivialité (terme emprunté à
l’anglais et à connotation festive). Mais qu’en est-il du respect des différences en égalité de
traitement ? Ivan Illitch dont le message a quelque peu été délaissé, avait donné à la
convivialité un sens très proche de celui que nous valorisons aujourd’hui et qui s’oppose au
système binaire inégalitaire en cours : une simultanéité des appartenances plutôt que leur
hiérarchisation ou leur effacement. En fait, le terme français reste très peu utilisé. Abdewahab
Medeb l’a refondé en 2006 sur « la connaissance et le dépassement des origines » (8). Il le
remettra en valeur aux côtés de Benjamin Stora à l’occasion du conflit meurtrier israëlo-
palestinien de janvier 2009, où fut déployée, à la frontière cisjordanienne, une banderole
portant la parole Ta’ayush, c’est-dire convivéncia.
La société civile des pays d’oc va s’approprier à partir de 1979 le concept de convivencia,
mais sans l’approfondir. Deux festivals vont en prendre le nom, à Toulouse d’abord en 1997,
à Arles ensuite en 2002. Près de 800 interventions publiques sous la forme de conférences-
diaporamas aboutiront en 2011 à une nouvelle définition, plus appropriée aux problématiques
du temps. Elle sera lancée en occitan : lo biais de viure amassa dins lo respièch de
l’alteritat (en se e fòra se) en tota egalitat: un art de vivre ensemble dans le respect de
l’altérité (en soi et hors de soi) en toute égalité. Le fait de reconnaître mutuellement l’altérité
en soi (réflexion que nous devons à Julia Kristeva) est essentiel, sinon comment établir une
passerelle vers l’Autre ? Le 23 mars 2012, une banderole valorisant la convivencia sera
déployée place du Capitole lors de l’hommage aux victimes des tueries de Toulouse et
Montauban. Les trois notions depluralitat, egalitat, dignitat y étaient proposées, traduites
en français, arabe, hébreu et anglais. Depuis 2016, la Mairie de Toulouse, à la suite de Madrid
et Barcelone a inscrit un plan Convivéncia dans sa politique de la ville. Rappelons que, contre

l’idée réductrice de Samuel Hungtinton d’un « choc de civilisations », Luis Zapatero avait
lancé en septembre 2004 à l’ONU l’idée d’une Alianza de civilisaciones qui se concrétisa
trois ans plus tard par la création de la Fondation Pluralismo y convivencia.
La convivencia constitue désormais un art du vivre ensemble qui n’exige pas de l’une de ses
parties de s’amputer de sa personnalité. Elle veille à « ne pas fondre les composantes dans un
ensemble fusionnel, mais les faire se rencontrer sans en dissoudre les spécificités »(9). C’est
une coexistence assortie de convivialité et d’enrichissement mutuel dans le respect des
différentes communautés et dans un esprit d’égalité, le contraire du retranchement et de la
réduction à l’Unique.
La convivencia ne relève donc ni de la tolérance ni de la charité. Elle est une recherche
constante d’équilibre entre l’altérité et le semblable, entre l’individu et la communauté, entre
le culturel et le cultuel. Elle réclame une relation d’échanges égalitaires dans un monde
marqué par la crise de la souveraineté, le retour du religieux et l’économie globalisée. La
communauté est donc à repenser comme une mise en commun, dans un espace où s’expriment
les différences sans obligation de fusion.
Il semble urgent et nécessaire de construire « une nouvelle culture morale laïque capable
d’intégrer les cultures minoritaires comme éléments d’un patrimoine spirituel » (10). Ce qui
suppose un effort pour s’arracher aux dogmes de l’orthodoxie et à la pesanteur de
l’homogène. La convivencia serait-elle l’expérience moderne de la laïcité, s’interroge Marie-
Lise Cohen (11), une laïcité « libre de toute entrave, libre de tout dogme » comme le
souhaitait Jean Jaurès (12), qui spécifiait également qu’il n’y a pas de société juste sans
spritualité. Au moment où il se détachait de l’emprise de Jules Ferry et qu’il percevait la
richesse de la langue et de la culture occitanes, il défendra dans un discours du 3 mars 1904,
le « droit à la personne humaine à la liberté illimitée des pensées et des croyances »
Le concept de convivencia répond en fait à nos préoccupations contemporaines : il permet
d’articuler les expériences du passé avec celles en cours et développe l’esprit critique ; il
incite à gérer la complexité des situations et affine la dialectique de l’un et du pluriel. Face à
la conception assimilatrice et unitariste républicaine héritée de l’absolutisme royal, préférons
comme le souhaite Marcel Détienne « les aléas des entrecroisements à la stabilité des
racines » et « choisissons l’inconfort de l’imprévisible » (13).
Alem Surre Garcia

(1) Robert Lafont, Sur la France, Gallimard, 1968/ (2) cité par Walzer, Traité de la tolérance,
Gallimard, 1998/ (3) Dictionnaire historique et critique, 1697/ (4) La Tolérance, coll.
Autrement, 1994/ (5) Histoire de la France, cours préparatoire, 1916 / (6) Le Monde du 8 nov
2002/ (7)Florence Delay, 26 oct 2004/ (8) in Philo Magazine N° 4, oct-nov 2006 / (9) Alexis
Nouss in Métissage, , transculture et singularité,2002 / (10) le Monde du 8 nov 2002/ (11) le
Monde du 12 nov 2003/ (12) L’église et la laïcité, 1946 /(13) Comparer l’incomparable,
Seuil, 2000

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