L’armée française est à l’honneur. L’armée française est à la peine. Elle est à l’honneur en France comme à l’extérieur. Les Français se sentent rassurés de voir 10.000 soldats patrouiller dans nos rues aux côtés des forces traditionnelles de sécurité intérieure.

Ils approuvent son action à l’extérieur, en particulier au Sud du Sahara où, si elle n’a pas éradiqué le djihadisme et les trafics dont il se nourrit, elle a sauvé les Etats concernés d’un écroulement certain, leur laissant l’espace nécessaire à une reconstruction plus démocratique qu’auparavant. Le signe manifeste de cette confiance renouvelée se mesure à la croissance des candidatures à l’engagement dans les diverses armes. Face à une menace nouvelle portée par un besoin d’idéal, dévoyé mais bien réel, ce mouvement forme une réponse symétrique, elle aussi manifeste d’un besoin d’idéal.

L’armée française est à la peine. Depuis la chute du mur de Berlin, pacifistes honorables, budgétaires dont le métier est de réduire la dépense publique, hommes politiques myopes ont voulu continuement « engranger les dividendes de la paix ». Les drôles de paix du Caucase, du Proche et du Moyen Orient ne les ont pas ébranlés dans leur élan et le système de défense français a été soumis à une diète de moyens et à un rythme de rétraction sans commune mesure avec ceux des autres moyens d’action de l’Etat. Les effectifs ont fondu. Les matériels se sont d’autant plus usés qu’ils sont soumis à des conditions d’emploi d’une grande rudesse. Les entrainements se sont distendus. Et, symbole accablant de cette décadence, le système de paie des militaires, alors même qu’ils exposent leur vie et connaissent des conditions de vie extrêmes, est devenu erratique. En 2015 la moitié des militaires français ont passé plus de 6 mois hors du territoire national. Les conditions et le rythme de travail des 10.000 hommes affectés à l’opération Sentinelle sur le territoire métropolitain sont accablants.

En même temps la relation de l’armée à la société civile et plus largement à la nation a été profondément modifiée par la suppression du service national. Celle-ci a été accueillie par les jeunes Français et leurs familles avec un soulagement général. L’évolution progressive de ce service depuis la fin de la guerre d’Algérie avait donné le sentiment d’une inégalité croissante, reflet des origines sociales : service en coopération pour les plus qualifiés, service civil pour les objecteurs, service dans les laboratoires de recherche pour les scientifiques, multiples dispenses pour raison de santé ou de famille plus ou moins fondées faisaient qu’à peine un jeune sur deux était incorporé et si l’on tient compte de l’exonération féminine, en fait un jeune sur quatre. Cette évolution reflétait plus celle des besoins des armées que celle d’un rejet sociétal : l’armée avait besoin de professionnels spécialisés dans des métiers nombreux mais clairement délimités et l’incorporation de centaines de milliers de jeunes détenant d’autres compétences plus ou moins affirmées était devenue pour le ministère de la Défense un fardeau insupportable. Repliée sur les candidats à ses missions et à ses métiers, l’armée s’est trouvée de plus en plus coupée de la société civile.

Une des conséquences dramatiques de cette suppression du service national avait été mal, voire pas du tout, mesurée. C’est un double mouvement qui a fait de la France une nation réellement unifiée : la conscription obligatoire, plus le déplacement obligatoire. Jusqu’en 1907 les conscrits étaient mobilisés dans leur région d’origine. Quand en 1907 les conscrits du Midi ont refusé de se servir de leurs armes contre les vignerons du Midi, la règle a été instituée d’être incorporé à des centaines de kilomètres. En 1900, 85% des Français ne s’étaient jamais éloignés de plus de 25 km de leur lieu de naissance. Le service militaire obligatoire leur a donné la conscience du territoire et de la diversité de ses populations. La fin du service national a signifié la fin de cette mobilité de découverte géographique et sociale et pour des centaines de milliers de jeunes on a assisté au retour à un enfermement de fait dans leur territoire rural ou urbain de naissance. On peut objecter que nous avons mille facilités pour bouger et que télévision et Internet ont mis le monde entier dans nos chambres. Oui, mais un monde d’images et de dialogues imaginaires. Au brassage du service national réellement obligatoire, mêlant docteurs ès-sciences et illettrés s’est substituée la construction des communautarismes par les réseaux sociaux.

L’armée – plus largement la Défense nationale – se trouve aujourd’hui confrontée à des demandes très diverses et contradictoires. A Calais comme à Marseille des élus lui demandent d’intervenir pour reprendre le contrôle de territoires ou de populations qui échappent à l’ordre républicain et qui débordent les capacités des administrations civiles comme des services de sécurité intérieure. L’insuffisance numérique des forces de police et de gendarmerie devant l’explosion d’une menace terroriste permanente et imprévisible oblige le gouvernement à la mobiliser pour la protection des populations à l’intérieur des frontières. Les métastases de l’Etat islamique laissent prévoir le besoin prochain d’une intervention en Lybie sans que rien ne puisse se relâcher du Sénégal au Tchad et du Niger à la Centrafrique, le Liban ne pouvant être délaissé.

Le risque d’une cyberguerre l’oblige à muscler très rapidement ses compétences et ses moyens aussi bien de défense que d’attaque. Le déferlement d’une immigration portée par la réalité de guerres civiles et d’oppressions insupportables mobilise comme jamais la marine nationale, également active dans la lutte contre la piraterie et engagée autant que l’armée de l’air dans cet Orient si compliqué qu’il mine toutes nos certitudes stratégiques. Sans oublier les parents qui, incapables d’éduquer leurs enfants, rêvent de voir rétablir le service national pour que leurs garçons indisciplinés apprennent enfin à faire leurs lits.Rôle de l’armée dans la sécurité intérieure, rôle de l’armée dans la lutte contre le terrorisme de proto-Etats, rôle de l’armée devant ce qu’il faut bien appeler un potentiel de guerre froide à l’Est, niveau et nature des moyens nécessaires pour ces rôles, voilà des questions que nous ne pourrons continuer à éviter très longtemps.

Démocratie 2012 a des connexions nationales et internationales en relation avec toutes ces dimensions. A elle de jouer son rôle dans des débats qui ne peuvent plus attendre et ne doivent être abandonnés ni aux professionnels de la politique ni aux professionnels de la Défense.

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