L’amplification récente des crises  syriennes, irakiennes et  iraniennes mobilise à juste titre les media et les acteurs gouvernementaux et paragouvernementaux. Pourtant une autre grenade vient d’être dégoupillée au Moyen-Orient, dont l’explosion pourrait provoquer des dégâts collatéraux considérables : l’Egypte héritée du « Printemps Arabe » est en grand danger.

I – Une crise économique profonde, sans solution rapide

Les avoirs en devises de la Banque Centrale Egyptienne ont déjà été divisés par deux entre la fin de l’année 2010  (36 milliards de dollars) et la fin de l’année 2011 (18,1). Actuellement l’hémorragie mensuelle est voisine de 2,4 milliards de dollars, ce qui  signifie que – toutes choses étant égales par ailleurs – bien avant la fin de l’année, le pays sera en état de banqueroute virtuelle. Plus inquiétant encore, d’après le Gouverneur de la Banque Centrale Egyptienne, le déficit public pourrait excéder les 22 ,2 milliards de dollars prévus à ce stade et atteindre 30,2 milliards à  la fin de 2012, soit 12 % du PIB. Ceci signifie que le déficit mensuel de la balance des paiements risque de grossir encore et que la menace de cessation de paiement pourrait se cristalliser avant  l’été. Toujours selon la Banque Centrale l’accroissement des prix à la consommation aurait atteint 9,6 % en glissement annuel au mois de décembre 2011. La pénurie croissante de produits de base, la poursuite de l’effondrement de la monnaie égyptienne menacent d’accélérer fortement la dérive des prix au cours des prochains mois, au risque de déclencher une violente spirale inflationniste.

Qui va assurer les fins de mois de l’Egypte cette année ? Le FMI ? Encore faudrait-il qu’il en ait les moyens : Christine Lagarde, en tournée récente au Moyen-Orient, peine déjà à rassembler les financements nécessaires au rééquilibrage de la zone euro, venant tout juste de quémander 500 milliards de dollars auprès de la seule Arabie Saoudite…  Les Etats-Unis ? Même si le Département d’Etat affiche son inquiétude face à la crise égyptienne, il est improbable que le contribuable (ou le système financier) américain mette la main à la poche. Au rythme actuel de l’hémorragie  –  29 milliards en année pleine – qui se risquerait à remplir ce tonneau des Danaïdes avant de s’être préalablement assuré qu’il repose sur des bases politiques moins inquiétantes ?

Laminés par l’inflation, appauvris par le recul du pouvoir d’achat, inquiets pour la sécurité quotidienne – 81 millions d’Egyptiens ne vont-ils pas bientôt être tentés par l’émigration ? Que de boat people potentiels dans la Méditerranée ou dans la  Mer rouge ? Que de tentatives éventuelles de traverser le Sinaï ? Un cauchemar pour le Moyen-Orient, pour Israël et  pour l’Arabie Saoudite.

II – Une lutte durable pour l’occupation du champ islamiste

– Les acteurs majeurs de la vie politique égyptienne

Dans ce champ de ruine économique, quels sont les rapports de force, les clientèles, les idéologies et les stratégies respectives – affichées ou réelles – des Frères Musulmans du Parti de la Liberté et de la Justice d’une part,  des membres du parti fondamentaliste Al-Nour (« salafistes ») d’autre part ?

 

Les Frères Musulmans ont rassemblé 47 % des suffrages et 235 sièges sur les 498 en lice lors des élections parlementaires de janvier.  Ils recrutent leurs électeurs dans la classe moyenne égyptienne et multiplient les déclarations pour se présenter comme une formation responsable, prête à participer au pouvoir. Ils tentent de donner des gages à la population chrétienne copte et à la nomenklatura militaire. Surtout, ils se démarquent des « salafistes », tout en proposant des alliances avec les laïcs (7 % des voix) et en essayant de rassurer sur le terrain de l’économie.

De leur côté les « salafistes » ont obtenu 24 % des suffrages et 121 sièges de députés. Ils recrutent dans les campagnes et dans les couches sociales les moins éduquées, les moins aisées, celles qui sont plus sensibles aux sermons sommaires de leurs imams dits « wahhabites ». Aux plans théologique et social,  ils sont affublés d’une image ultra conservatrice qui les situe très au-delà d’une Confrérie, certes islamiste, mais supposée « plus libérale » qu’auparavant. Les Frères Musulmans jouissent de fait d’une image positive dans la société égyptienne parce qu’ils ont réussi à développer un islamisme social ayant compensé certaines carences du régime de Moubarak. Surtout ils ont réussi à imposer aux media et à une partie de nos élites une image d’islamistes presque modérés, imitant sur cette voie l’ « intellectuel » suisse Tariq Ramadan et les dirigeants turcs et tunisiens.

En réalité les démarches théologiques de ces acteurs majeurs de la vie politique égyptienne – et notamment  leurs conceptions des rapports entre l’Islam et la Politique – diffèrent fortement, les deux mouvements venant d’entamer l’un contre l’autre une lutte pour s’accaparer le discours islamiste. Le sort de l’Egypte dépendra aussi de l’issue de ce combat idéologique sous-terrain.

 

Une première fracture se dresse entre eux : leurs projets politiques sont diamétralement opposés

Ainsi les « salafistes, dits wahhabites » – suivant les préceptes des théologiens Bin Tayyma et Mohammed Abdel-Wahhab – diffusent depuis l’Arabie une doctrine qui prescrit une séparation stricte des sphères religieuse et gouvernementale.  Sous la seule condition que la société civile soit régie par la Charia et s’inspire de leur interprétation littéraliste (donc conservatrice) du Coran –  cette école fondamentaliste

« salafite-wahhabite » se tient à l’écart du champ séculier. Considérant que les actes de gouvernement impliquent des compromis et ne voulant pas que les actes religieux puissent être un jour « compromis » par la politique au risque d’un affaiblissement de la vraie foi, leurs Ulémas se tiennent de fait à l’écart des affaires séculières. En cela ils disent avoir tiré profit des erreurs passées de l’Eglise Catholique qui, après avoir tenté d’envahir le champ séculier, aurait fini par ouvrir la voie à l’athéisme… Les « wahhabites » ne veulent donc être actifs que dans la société civile afin d’y fonder l’ordre moral qu’ils appellent de leurs vœux : ils forment des « Comités pour la Promotion de la Vertu et la Lutte Contre le Vice » (les Muttawahin) mais ils ne tentent pas de monter sur la scène étatique. Ils insistent sur  le fait que, en dernière analyse, c’est Allah qui choisit le Souverain et personne d’autre. Il serait donc malvenu d’intervenir dans ce domaine ou de chercher à contester la légitimité d’un dirigeant que Dieu a permis, quand bien même il s’avérerait ensuite corrompu ou déviant. C’est un des principaux piliers du pacte conclu en 1744 entre le prédicateur Al-Wahhab et le premier dirigeant des Al-Saoud.

Ceci explique pourquoi en 2012 les Al-Saoud peuvent faire juger et condamner des militants d’Al-Qaïda, sans que pour autant leur autorité puisse être remise en question par les théologiens « wahhabites ». Ces terroristes – des « salafistes-jihadistes » – avaient fait l’erreur de franchir la frontière invisible dressée par les « salafistes-wahhabites» entre le politique et le religieux. Leur aspiration à un Jihad délibérément offensif, pouvant être décidé par un seul imam, heurtait la conception plus prudente du Jihad « wahhabite » fondamentalement « défensif », la guerre sainte ne pouvant y être ordonnée que sur décision unanime des Ulémas ou de l’autorité politique légale. Pour toutes ces raisons les autorités saoudiennes  peuvent sans problème traiter les adeptes de Bin Laden comme des impies et les punir, tout en demeurant des fondamentalistes aux postures plus modérées que veulent bien le dire les Frères Musulmans.

Les Frères Musulmans – suivant les préceptes des théologiens égyptiens Hassan Al-Banna (fondateur de la Confrérie en 1928 ; grand-père de Tariq Ramadan) et Sayed Qotb (pendu par Nasser en 1966) – diffusent une doctrine qui prescrit l’intégration totale des sphères religieuse et politique. Hassan Al-Banna avait pour but d’instaurer un grand état islamique fondé sur l’application de la Charia, pour lutter contre « l’emprise laïque occidentale ». Sayed Qotb considérait pour sa part que l’islam devait apporter une solution complète à tous les problèmes, politiques, économiques et sociaux ,et il avait même légitimé l’usage de la violence contre les pays et les dirigeants musulmans qui déviaient trop de sa conception de la vraie foi.

Bien que se référant encore tous et assez fortement, de façon publique ou privée, à ces deux théologiens emblématiques, les dirigeants actuels de la Confrérie prétendent aujourd’hui avoir évolué dans un sens plus libéral. Officiellement, le mouvement a dit avoir abandonné tout projet d’état théocratique et avoir pris pour modèle les mouvements islamistes marocains, connus pour leur pragmatisme… même si de nombreux experts en doutent fortement, rejetant, comme l’auteur de cette note,  l’idée qu’ils aient mis fin à leur projet théocratique. De fait, aucun d’entre eux ne dira jamais que le système démocratique est compatible avec leur conception de l’islam.

Pour les Saoudiens en tout cas, il n’y a pas de doute – et dans le cadre de cette analyse c’est leur perception qui importe : les Frères Musulmans camouflent leurs intensions derrière un vernis moderniste, ils n’ont pas changé et leurs visées sont antithétiques des leurs. Les Saoudiens savent d’expérience – pour avoir souffert dans les années 60 de la présence sur leur territoire de nombreux Frères Musulmans ayant fui les persécutions nassériennes – qu’ils ne partagent pas leurs valeurs et que l’installation en Egypte d’un  régime contrôlé  par la Confrérie serait une menace pour leur stabilité. Ils se rappellent aussi que les penseurs initiaux des Frères Musulmans estimaient que le Jihad devait non seulement être offensif, mais encore être considéré comme un devoir personnel, pouvant dès lors être décidé par chaque individu. Les Saoudiens ne croient pas que ces vielles lunes aient été remises au placard, sinon temporairement pour donner le change aux Egyptiens et aux Occidentaux. Ils ne veulent pas avoir à retrouver l’équivalent des déviances « salafites-jihadistes », théocratiques et agressives, qu’ils ont fini par combattre avec succès chez Al-Qaïda et auxquelles Osni Moubarak leur semblait autrefois être un rempart efficace de l’autre côté de la Mer Rouge.

 

Les Frères Musulmans – qui ne manqueront pas de s’appuyer sur les emblématiques Mosquée et Université d’Al-Azhar –  et l’Arabie Saoudite – qui défendra bec et ongles son statut privilégié de Gardienne des  Deux Lieux Saints, La Mecque et Médine – vont donc continuer à s’affronter sur les champs politique, économique et religieux égyptiens, afin de s’accaparer le discours islamiste et de contrôler l’héritage islamique, ceci à l’ombre des menées d’un autre acteur, le Qatar.

III- Une lutte d’influence larvée entre le Qatar et l’Arabie

Il n’y a guère que 150 000 Qataris de souche (contre quatre fois plus d’Indiens) dans le tout petit état du Qatar,  Pourtant l’aura de cet petit Emirat – que l’on pourrait hésiter à qualifier « d’Arabe » s’il n’était gouverné par des Al-Thani d’origine saoudienne… – est exagérément dilatée sur la scène mondiale. Ceci tient à l’immense richesse de son sous-sol qui lui procure une redoutable force de frappe financière, à la grande vigueur de son porte-voix satellitaire et télévisuel,  Al-Jazeera (qui depuis 1966 est la chaîne la plus regardée du monde arabe avec 60 millions de spectateurs) et surtout aux ambitions internationales dévorantes de sa dynastie régnante, toujours prête à participer au maelström diplomatique et médiatique (intervention en Libye, Jeux Asiatiques, Coupe du Monde de Football, reprise du PSG, investissements divers…).Il se trouve que depuis les années 50 les Frères Musulmans exercent une profonde influence sur la société conservative bédouine du Qatar, une démarche amorcée alors que la population de cette petite péninsule ne dépassait pas 100 000 habitants. Les Frères y ont d’abord agi individuellement, comme prédicateurs et conseillers religieux, tout en s’infiltrant lentement dans les arcanes du pouvoir. On sait par exemple que près de 50 % du personnel d’Al-Jazeera sont des membres de la Confrérie. On constate aussi que la religion domine les émissions de la chaîne satellitaire et que le théologien des Frères Musulmans, Yousouf Al-Qaradawi, installé à Doha après avoir lui aussi fui les persécutions nassériennes, est l’une des voix les plus autoritaires de l’islam sunnite. On se rappelle surtout que l’actuel Emir du Qatar, Sheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani, a en 1995 destitué son père avec le soutien avéré de ce prédicateur des Frères Musulmans, auquel il doit donc beaucoup, et dont l’objectif avoué est de préserver l’identité musulmane dans les pays occidentaux jusqu’au moment où les Musulmans seront assez forts pour prendre en charge ces pays par des moyens démocratiques ou par la force. Rien d’étonnant à ce que l’Algérie et l’Arabie Saoudite n’aient pas permis à Al-Jazeera , considérée comme l’un des bastions des Frères Musulmans, d’installer des bureaux dans leurs pays !  L’Arabie – qui a mis longtemps à se débarrasser de l’influence néfaste sur sa population des Frères Musulmans émigrés de l’Egypte dans les années 50 – a donc cherché à contrer le Qatar en lançant sa propre chaîne arabe d’information, Al-Arabiya.

Aujourd’hui, sans surprise, le Qatar est l’un des soutiens les plus actifs des Frères Musulmans en Egypte, tandis que l’Arabie, faute de ne plus pouvoir leur opposer son vieil allié Moubarak, se retrouve idéologiquement et financièrement aux côtés du parti « salafites » égyptiens.

La rivalité accrue entre les deux pays s’ajoute au clivage théologique précédemment décrit entre Frères Musulmans et « Wahhabites », pour former un mélange détonnant, dont l’instabilité risque d’entraîner la population égyptienne dans un avenir dont les lignes de force et les soubresauts menacent de décevoir les espérances de liberté, de justice et de démocratie des manifestants de la place Tahir.

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Le nœud gordien égyptien ne va pas être facile à dénouer dans un contexte de crise économique majeure. Tout est aujourd’hui réuni pour préparer une implosion économique, sociale, politique et finalement morale de ce très grand pays : des rivalités inconciliables entre deux approches opposées du fondamentalisme islamique ; une rivalité croissante entre un nain régional aux pieds de géants, et un ogre péninsulaire aux moyens financiers et militaires extraordinaires ; le creusement progressif d’un fossé d’incompréhension et de désintérêt réciproques entre les puissances occidentales et de l’Egypte ; l’engouement révolutionnaire persistant d’une jeunesse avide de justice et de liberté, qui va faire face à des lendemains qui chanteront moins fort.

 

Jacques JOCELYN

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