Le printemps 2012 s’annonce avec un air de mai 81. Le  meeting du Bourget, ses prestations télévisées  l’accueil réservé au programme de François Hollande, comme celui qu’il reçoit sur le terrain auprès des Français, que mesurent aujourd’hui les sondages, devrait se traduire dans les urnes au printemps.

La conviction qui sous-tend ses propositions est qu’une répartition plus juste des revenus     favorise la croissance et que la compétitivité  industrielle dépend en partie de l’équilibre qui s’établit entre les grandes entreprises d’un côté,  les petites et les moyennes de l’autre.

Voilà le changement.

Nous ne sommes plus en 1936 ni en 1942. Les mondes de Keynes et de Schumpeter n’existent plus. Les agents économiques réagissent différemment. Les Etats ont fixé des règles et leur poids, quel que soit le pays, influe sur leurs décisions. Les frontières sont ouvertes aux biens, aux services et aux capitaux. Un demi-siècle de paix mondiale a permis une accumulation de richesse sans précédent,  dont  la  répartition ne peut être sans conséquences. La question de savoir s’il faut privilégier la demande ou l’offre est dépassée. Il faut agir des deux côtés.

La crise que nous traversons a pris naissance aux Etats-Unis, dans une  société où 1% de la population captait l’essentiel du surplus créé chaque année. C’était  insuffisant pour alimenter la croissance qui a reposé sur l’endettement des 99% restants, et sur les plus pauvres d’entre eux, les « subprimes », ceux qui, au sens propre, présentaient les capacités les plus faibles de remboursement. On a vu le résultat.

La France n’a pas commis de tels excès mais la politique menée depuis 2002, accentuée en 2007, s’est  inspirée de ce modèle libéral. La fiscalité sur les revenus des 1% comme sur leurs patrimoines, a été  fortement allégée. Ces réformes n’ont eu, bien sûr, aucun impact sur le dynamisme entrepreneurial. Steve Jobs, dans son garage, n’a pas compris que l’ordinateur pouvait devenir un produit public grâce à des incitations fiscales !

Sans effet sur la croissance car la propension marginale à consommer diminue avec le niveau de revenu, la politique fiscale a généré des bulles immobilières et financières  et une hausse massive de l’endettement  de l’Etat : les baisses d’impôts pour les uns n’étaient compensées ni par des hausses équivalentes pour les autres, ni par une baisse des dépenses.

François Hollande propose de faire l’inverse : retour à un niveau de prélèvement juste sur les revenus et sur les patrimoines, avec un taux exceptionnel de 75% sur les salaires dépassant un million d’euros, et  réforme de l’imposition des entreprises au profit  des PME, notamment.

On remédie ainsi à une situation insoutenable des finances publiques, on corrige des comportements choquants et on prépare le moment où la croissance pourra reposer sur la demande  des 99%. Une répartition plus égalitaire des revenus après impôt, est un moyen de stimuler l’activité, donc l’emploi, comme le fut, à une autre époque, l’accroissement de la dépense publique. Surtout, on fait œuvre de justice.

Le changement de paradigme est aussi patent du côté de la compétitivité des entreprises. Nous ne sommes plus au temps du «  théorème de Schmidt » du nom du chancelier allemand social démocrate où l’on estimait que « les profits d’aujourd’hui faisaient les investissements de demain et les emplois d’après demain ». On le vérifie depuis dix ans en France.

Les grandes entreprises ont de nombreuses possibilités, au contraire des PME, pour employer les ressources dégagées par les baisses de charges et d’impôt. Et ces ressources n’ont pas été, ces dernières années, consacrées en priorité à investir en France, à créer des emplois, à améliorer notre commerce extérieur. Il en irait de même avec la TVA « sociale ». Elles ont surtout servi à réaliser des opérations financières ou des investissements à l’étranger, aux résultats pas toujours très brillants mais fiscalement avantageux, ou à verser des dividendes.

Qu’on ne se méprenne pas. Les grands groupes contribuent de façon décisive à la prospérité de notre pays et à son rayonnement international, mais ils n’avaient nul besoin de ce type de soutien et ont profité d’un formidable effet d’aubaine. Ceci dit, le plus important n’est pas là.

On prend comme référence le modèle allemand. On ferait bien de s’en inspirer sur un point essentiel. Ce modèle, formalisé par Ludwig Erhard, qui fut  le ministre des finances d’Adenauer avant de devenir chancelier, c’est l’économie sociale de marché et le concept de « prospérité partagée ». Mais le partage, il existe aussi entre les entreprises, entre les grandes d’un côté et leurs fournisseurs ou sous-traitants de l’autre, c’est-à-dire, les PME.

Il ne viendrait pas à l’idée du responsable d’un grand groupe allemand de profiter du rapport de force client-fournisseur pour affaiblir son sous-traitant. Car sa propre réussite en dépend. C’est un partenaire, pas un adversaire. L’appareil de production allemand est structuré ainsi.  Et si l’on compte deux fois plus d’entreprises moyennes, le fameux « mittelstand », c’est parce que leur avenir à long terme est assuré à la fois par le client qui le respecte et par le système bancaire où prédomine le modèle de la « hausbank » qui le protège. On rencontre rarement, en Allemagne, de comportements prédateurs, de donneurs d’ordre qui étranglent une PME en lui imposant des délais de paiement ou des prix insoutenables, et on  trouve peu de financiers à l’affut d’une faiblesse momentanée pour monter une opération juteuse.

L’écart entre nos deux pays ne vient pas d’une natalité plus forte en Allemagne mais d’une mortalité trop élevée en France, des PME. C’est à cela qu’il faut s’attaquer,  en rééquilibrant le prélèvement fiscal, en sécurisant les moyens de financement et en veillant à ce que les comportements changent, et pas en décrétant un nouveau transfert de charges  au détriment des consommateurs.  La proposition de loi  visant à imposer une cession des actifs industriels à un repreneur va, au contraire, dans le bon sens. On pourrait d’ailleurs y inclure, le droit d’utiliser la marque, sous réserve pour le repreneur de s’acquitter d’une redevance.

Telle est l’essence du projet de François Hollande. C’est la seule voie pour enrayer le déclin de notre industrie, réduire nos déficits et le chômage.

Justice sociale et efficacité économique. Oui, quelque chose va changer, aurait pu chanter Barbara…

Alain BOUBLIL, conseiller de François Mitterrand de 1981 à 1988.

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